A la veille du vingt-deuxième siècle, malgré les nombreuses alertes envoyées par les écologistes et les scientifiques depuis des décennies, en l’absence d’action concrète des gouvernements, une série de dérèglements climatiques majeurs se produisit. La surface de la planète fut rasée tout entière. Seuls quelques humains triés sur le volet furent mis à l’abri dans des bunkers construits à plusieurs mètres de profondeur dans chaque pays. Du moins, c’est ce que les chefs des gouvernements avaient dit à la population.
Le cataclysme devait entraîner un changement radical à la surface de la Terre qui durerait plusieurs centaines d’années. Dès le début de leur descente dans les tunnels du métro et d’autres anfractuosités situées un peu partout sur le globe, les humains durent réapprendre à vivre le plus simplement possible pour survivre et un jour ressortir à l’air libre. Mais ce temps-là n’était pas encore à leur portée et il leur fallut s’acclimater à la vie souterraine.
C’est à l’aide de graines et des différentes matières premières trouvées dans les magasins et centres commerciaux qu’ils commencèrent à produire des cultures dans des chambres spécialement créées à cet effet. Cette production leur permettrait de tenir encore des années après l’épuisement des denrées récupérées dans les rayons des supermarchés.
Avant de désigner un responsable des tunnels, certains membres de la nouvelle communauté furent nommés pour diriger des sections. Toutes les classes sociales étaient représentées dans les abris : artisans, enseignants, chercheurs, médecins, artistes, marginaux. Ces différences faisaient leur force : ils étaient complémentaires. Une nouvelle société s’organisait à plusieurs mètres sous terre, tandis que le chaos régnait à la surface.
Ayant à leur disposition des livres de jardinage et de science, les personnes affectées aux chambres de culture créèrent de nouvelles espèces végétales destinées à la consommation. Un système d'irrigation à partir de l'eau de la baie et des rivières souterraines acheminée par le réseau du centre commercial, permettait d'irriguer les plantations. Ils mirent également à profit l’eau pour remettre en route le circuit électrique et le chauffage par l’intermédiaire des turbines situées dans la sous-station au niveau moins trois totalement inondé.
Les connaissances et compétences de chaque habitant furent transmises aux générations suivantes et permirent à cette communauté de vivre en autosuffisance. Jusqu’à ce que la nourriture vienne à manquer. Cette année 2625 marquerait un tournant majeur dans la vie des tunneliers, forcés de sortir pour survivre.
Au dehors, la nature avait repris ses droits. Personne ne savait ce qu’il était advenu de tous ceux qui n’avaient pas pu se réfugier à temps dans les différents abris. A New-York, les gratte-ciels, laissés à l’abandon, avaient été réinvestis par de nouvelles espèces végétales.
A l’automne 2625, les tunneliers tentèrent une sortie à l’extérieur. Ils ne savaient pas si l’air était devenu respirable et si l’environnement était de nouveau habitable.
C’est Nelson, le chef de la communauté, qui ouvrit la porte le premier. D’abord, le soleil, puissant, l’éblouit. D’instinct, il ferma les yeux. Il leur fallut plusieurs jour pour s’habituer. Mais cela en valait la peine. Un spectacle étonnant les attendait. La végétation avait repoussé en abondance et le macadam avait disparu sous la nature qui avait repris ses droits. Les anciennes tours qu’on apercevait au loin étaient toutes en ruines. Il n’y avait plus un seul bâtiment debout et sans doute plus aucune vie à l’extérieur.
__ Venez ! Pas de danger à l’horizon !
Derrière lui, ses compagnons s’agitèrent et se précipitèrent vers la sortie, pressés de constater ses dires.
La lumière fut, pour eux, tout aussi violente. Une certaine appréhension les envahit également. La menace qu’on leur avait décrite comme une apocalypse était-elle vraiment écartée ? Pourraient-ils entrer et sortir à leur guise, comme leurs ancêtres avant eux ?
Nelson aida les premiers à sortir, à aller au-delà de l’escalier qui menait jadis au centre de Manhattan.
__ Allons visiter les environs ! J’ai le plan de la ville, mais je pense que nous n’en aurons pas besoin.
Bill Mac Murray, son ami de longue date, descendit chercher son sac à dos. Nelson le talonna. Sarah, sa femme, lui fit ses dernières recommandations avant qu’il ne sortît de l’abri.
__ Sois prudent, prend le talkie-walkie avec toi, pas d’imprudence surtout. Attention aux gardiens du pont.
Nelson la prit dans ses bras et l’embrassa. Puis, il s’adressa ainsi à son fils Tom, alors âgé de 8 ans.
__ Prend soin de ta mère. Restez ici, ne sortez pas avant que l’on revienne. J’ai ta parole, Tom ?
__ Oui, ‘Pa. Je m’occupe de tout.
__ Bien, alors nous pouvons y aller. Bill ?
__ C’est ok pour moi. On y va.
Lorsque la porte de l’abri se referma sur les silhouettes de Nelson et Bill, les tunneliers ne savaient pas qu’ils ne les reverraient pas de sitôt.
⁂
Quinze ans plus tard, malgré leurs recherches intensives, les habitants du métro ne savaient toujours pas où étaient passés leurs compagnons Avaient-ils tenté de fuir quelque chose ? S’étaient-ils aventurés dans d’autres endroits du tunnel ? Aucun message ne leur était parvenu par le talkie-walkie.
Tom Steele était le nouveau responsable de la communauté des tunnels. Tout comme son père et ses aïeux avant lui, il avait découvert dans les archives présentes dans la bibliothèque de la ville, accessible par les sous-sols, des livres et des photos du grand bouleversement. Il avait même déniché, avec son amie Aponi lorsqu’ils étaient adolescents, des vidéos de retransmission des émissions télévisées de cette époque, qu’ils avaient visionnées avec les adultes sur des lecteurs qui fonctionnaient encore.
Tom, désormais âgé de vingt-trois ans, faisait des fouilles régulières avec Aponi, pour tenter de comprendre où était passé son père et son ami Bill. Depuis la disparition de Nelson, peu s’aventuraient à l’extérieur. Tom, lui, n’avait pas peur. Il n’en avait jamais parlé aux adultes, mais ses amis et lui étaient tombés sur un cercle de pierre au cœur de Central Park, dont personne ne parlait dans les livres de l’histoire de la ville.
Aponi, qui était d’origine amérindienne, avait entendu plusieurs membres de la réserve parler de phénomènes étranges. Des créatures d’origine inconnue avaient fait leur apparition dans leur monde. Et, bien que beaucoup crûssent en ces légendes, elle restait rationnelle, convaincue qu’il existait une explication logique à tout cela. Avec Tom, ils espéraient les retrouver, pour prouver à leur communauté tout entière qu’un futur sans menace était possible à la surface.
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