Depuis combien de temps sommes-nous ici, dans ces tranchées, prisonniers de ces murs de terre qui ne nous protègent pas des balles et des obus ennemis ? Au moins, de l’autre côté de la ligne, les Allemands subissent la même chose que nous.
Juliette, si tu savais. J’ai gardé le dessin que j’ai fait le jour du départ. Il ne me quitte pas un seul instant. Ce matin, avant de prendre la relève des camarades, j’ai attrapé mon carnet et commencé à t’écrire une lettre. Je ne sais pas si tu la recevras et la liras, mais je tente ma chance.
Hubert et Charles sont dans une autre unité, la cavalerie. Je suis dans l’artillerie. Comment te dire que j’aurais préféré être affecté dans les fusiliers marins. Au moins, j’aurais officié sur un bateau, pas dans cette satanée tranchée où nous pataugeons dans la boue. Les balles sifflent toute la journée, les hurlements de douleur des blessés déchirent la fumée qui s’abat sur nous, les obus éclatent sans cesse. Depuis le premier jour où je suis arrivé ici. Cela ne fait qu’empirer. Les camarades tombent. Pas un jour ne passe sans qu’il ait son lot de blessés et de morts. J’ai peur d’y passer moi aussi.
Heureusement, il me reste les rêves, ceux que je fais toutes les nuits. Tu es là, dans ma tête, tu souris, me prends la main et me murmures des mots doux, tandis que nous sommes allongés côte à côte. Je t’aime Juliette, je te promets d’essayer de rester en vie pour te retrouver bientôt.
A mon réveil, tôt le matin, dans le froid et la pluie, je reprends mes esprits et embrasse le triskel qui pend à mon cou. J’espère te revoir bientôt.
— Soldat Le Cleac’h, une lettre pour vous.
Je me suis levé, ai salué l’officier et ai pris l’enveloppe qu’il me tendait. Ce n’était pas toi, mais mes parents.
« Quimper, le 17 novembre 1914.
Mon cher fils,
Nous espérons que tout va bien pour toi et que tu ne souffres pas de l’absence de tes frères. Es-tu en bonne santé ? Manges-tu à ta faim ?
Charles et Hubert nous ont écrit. Ils vont bien, ils sont ensemble sur le front de l’est. Ici, tout va bien. Juliette Le Boënnec t’envoie son bonjour, tout comme ses parents. Surtout, ne fais pas d’imprudence, prend bien garde à toi. Nous t’embrassons bien fort mon fils.
Bons baisers de tes parents et de tes frères et sœur.
Ton père et ta mère.
Charles et Yvonnick Le Cleac’h. »
Je lis et relis la lettre de mes parents. Tu as demandé de mes nouvelles et m’as passé ton bonjour. L’as-tu fait également pour mes frères ? Ou penses-tu aussi à moi ?
Je me surprends à prendre une nouvelle feuille et un crayon de bois car nous n’avons que cela pour écrire. Vais-je envoyer cette missive ? Je réponds d’abord à mes parents, puis je t’écrirai un petit mot.
« Mes très chers parents, chère Louise, chers Jean et Joseph,
J’ai bien reçu votre lettre qui m’a fait plaisir. Maman, tu remercieras Juliette et ses parents de leur bonjour. J’en espère tout autant pour leur fils et frère. Ici, tout va bien. Les conditions de vie dans la tranchée ne sont pas toujours agréables, mais dans l’ensemble tout se passe bien. J’ai de nombreux camarades, aussi jeunes que moi. Nous avons aussi des corvées à faire tous les jours, à l’abri des tirs d’obus, dans la tranchée, dans les chambrées et la cuisine. Ne vous inquiétez pas, la guerre ne va pas durer, nous serons bientôt de retour. Nous ne bougeons plus depuis quelques semaines, nous attendons la relève qui nous permettra d’avoir une permission de deux ou trois jours.
Je vous embrasse tous affectueusement.
Yann »
Je n’ai pas voulu raconter tout ce qui se passe ici. Surtout, ne pas affoler mes parents et nos voisins. Je ne veux pas qu’ils s’inquiètent pour moi, pour nous. J’espère juste que Charles et Hubert vont réellement bien et qu’ils ne donnent pas eux aussi des nouvelles édulcorées à nos parents.
J’ai peur tous les jours que Dieu fait dans cette tranchée qui sera peut-être bientôt ma tombe.
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