J’ai quinze ans, je travaille dans une ferme, comme mon père et mes frères, depuis mes douze ans. Ce n’est pas folichon comme travail, mais je n’ai pas le choix, je dois aider mes parents à faire vivre la maisonnée.
Les patrons ont une fille, Juliette. Elle a mon âge et est très jolie. De temps en temps, je la regarde sans lui parler. Elle est tellement belle, elle a l’air fragile dans ses jolis habits. Moi, à côté, j’ai l’air d’un échalas sans aucun intérêt. D’ailleurs, je pense que je ne l’intéresse pas du tout. Elle ne me voit pas. Il n’y a que ce grand escogriffe de Jean Le Tallec qui semble avoir grâce à ses yeux. Et pourtant… Je rêve d’elle toutes les nuits, dans le grenier. Elle me tend la main, me parle et dépose un baiser sur ma joue. Et avant que cela n’aille plus loin, le coq me réveille tous les matins, à la même heure. Ce n’est qu’un rêve et je doute qu’il se réalise un jour, mais mon cœur bat pour elle, sans discontinuer.
En attendant, ma petite sœur Louise s’est fait taper sur les doigts à l’école, à plusieurs reprises par le maître. Elle est
gauchère mais à l’école, il est interdit d’écrire de la main gauche, la main du diable. Alors, elle a appris avec la main droite et depuis est devenue ambidextre. Parfois, elle oublie et commence de la main gauche et « TAP » sur sa main avec la règle. Louise est une gentille et courageuse petite fille. Je ne sais pas ce qu’elle fera plus tard, quoique son avenir est tout vu. Elle fera comme toutes les filles, à treize ans elle ira faire le ménage chez les bourgeois. Tel est notre destin à nous les pauvres. Les garçons travaillent comme valets dans les fermes, les filles comme domestiques. Louise a du caractère, elle ne se laisse pas faire. Elle a toujours quelque chose à dire. Je fais mes corvées tous les soirs en rentrant de la ferme avec mes frères Charles et Hubert. Même si, à mon âge, j’aimerais aller avec les copains faire un tour en ville. Mais mes parents, surtout mon père, veillent au grain et ne nous laissent pas sortir de la maison sans raison valable et traîner n’en est pas une.
Il achète le journal et nous lit les nouvelles de la semaine. Il paraît qu’un paquebot a fait naufrage dans l’Atlantique Nord et que plus de mille passagers sont morts noyés. Il y avait surtout des pauvres parmi les victimes, des gens qui voulaient rejoindre l’Amérique pour commencer une nouvelle vie. Dommage pour eux. Le bateau s’appelait Titanic et était surnommé par le constructeur « L’insubmersible ». Eh bien, il a coulé corps et âmes. Pauvres gens !...
Mon père nous a lu l’article dans « Le Petit Journal ». J’aimerais entrer dans la Marine marchande, devenir pêcheur et faire le tour du monde. Mais ce n’est pas demain la veille. Alors, tous les matins, je me lève pour aller travailler à la ferme, traire les vaches, moissonner, pour aider mes parents. Et la vie continue, les jours se suivent et se ressemblent, inlassablement. A notre époque, pas de place pour les rêves dans les foyers modestes. Ma mère connaît le mien mais elle me répète tous les jours que je dois travailler pour les aider et que je deviendrai comme mon père : journalier.
Et moi, le soir, je rêve, à la mer et à Juliette. Mon cœur bat la chamade quand je pense à elle. Je ferme les yeux, elle est là, me sourit et me tend la main. Un jour, je lui demanderai de m’épouser. Je crois que je suis amoureux d’elle et j’espère bien qu’elle m’aimera elle aussi.
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