Il était une fois, dans un pays lointain, une princesse jolie comme un coeur mais triste, si triste que son père n'arrivait pas à la consoler. Elle pleurait toute la journée, du matin au soir, sans interruption. Dès que le soleil pointait dans le ciel, la princesse ouvrait un oeil qui s'humidifiait aussitôt... Son père ne savait plus quoi faire... Il avait imploré les fées du royaume de l’aider, mais celles-ci s’en fichaient éperdument... Il était allé dans la forêt enchantée, afin de trouver les champignons magiques qu’une généreuse sorcière lui avait conseillé de cueillir, mais il était revenu de sa quête les mains vides, les champignons magiques demeurant introuvables. Du fait qu’ils possédaient des jambes, ils étaient partis pour échapper à la pollution engendrée par les balais... Le pauvre homme ne trouvant pas de solution, son épouse prit le relais.
La reine, la mère de cette inconsolable princesse, était une femme de caractère qui supportait difficilement sa fille « éponge ». Aussi, elle ordonna au capitaine des balais magiques, de partir à travers tout le royaume chercher un mouchoir, un prince, un objet salvateur qui absorbât une fois pour toutes ce chagrin qui humidifiait les boiseries du château auxquelles elle tenait beaucoup.
Mais une expression populaire n'est jamais dénuée de vérité et la reine agissait là, malheureusement sans réaliser qu’un balai n’est pas forcément intelligent… Oubli qui allait bousculer l'ordre entier du royaume...
Ceux-ci, dotés de la vie grâce à l’envoûtement d'une sorcière jalouse de la reine, étaient devenus quelque peu "diaboliques" et s'acharnaient sur les pauvres êtres humains en leur jouant des tours... Bien sûr, ils étaient présents dans toutes les pièces du château où vivait notre princesse et ce qui devait arriver, se produisit un "beau" jour...
La Princesse, point sotte en fait, se saisit de l’un d’eux qui se croyait bien caché derrière une lourde porte, pour grimper au sommet du donjon, en douce, à l'insu de son roi de père. Ce papa-là avait la bien triste habitude de mugir après ses sujets, pour un oui ou un non et lui avait formellement interdit l'accès à la tour "trop dangereuse". Il adorait sa petite choute, la couvait d'un œil doux, d'où sourdaient de lourdes larmes, dès qu'elle couinait dans son coin. Ces yeux larmoyants avaient comme un air de famille.
Aidée de sa perche improvisée, la belle hissa les herses sans souci et sauta par-dessus les oubliettes tel un ange léger. Arrivée au sommet, elle se pencha, pensive, au-dessus de la douve remplie d'eau verte. Elle passa sa délicate tête brune entre les créneaux et regarda au loin. Ses jolis yeux noisette embrassaient la campagne d'hiver, si triste, si sombre, envahie de corbeaux coassant au loin et planant au-dessus des champs où les croquants faisaient leurs labours.
Ses cheveux virevoltaient derrière elle, un petit air glacé caressait la campagne. La belle, qui n'avait pas pensé à se couvrir, frissonna sous ses châles en soie et réfléchit... Elle sentait le balai ensorcelé se débattre entre ses doigts, le risque était là, beaucoup de hauteur pour peu de confiance en l'engin.
Mais le doute qui, insidieusement, s'était un temps immiscé dans les tréfonds de la jeune cervelle, s'en échappa subitement. Le manche, entre ses doigts délicats, n'en pouvant plus de se trémousser, l'emporta vers les abîmes du bonheur. La jeune ingénue s'envola alors vers le firmament ensoleillé.
Car elle avait trouvé la cause de ses larmes sans fin. En effet, elle n'était pas particulièrement triste, quand elle pleurait : simplement, éprise de l'astre du jour, elle ne pouvait s'empêcher, du faîte de son château, de regarder son amoureux dans les yeux, ainsi qu'il sied à une princesse amoureuse. Les champignons magiques, qui avaient fui sous la menace des fumées toxiques des balais surnaturels, étaient censés lui obscurcir la pupille et lui autoriser son amour fou. Elle rabaissa sa couronne sur ses yeux et s'aperçut qu'elle pouvait regarder au travers de ciselures des ors et argents de sa coiffe ; ses larmes se calmèrent sans s'arrêter, car la solution n'était que transitoire (et de quoi aurait eu l'air une si jolie princesse avec la couronne rabattue sur les yeux ?) ; elle put ainsi continuer son voyage vers son amant flamboyant. Il lui fallait cependant absolument retrouver ces champignons, ou rencontrer quelqu'un qui les aurait hébergés.
En chemin, le balai facétieux se paya une petite récréation. Il y avait un peu plus loin une formation de canards qui filaient vers des cieux plus cléments. Le bâton sorcier fonça vers ces emplumés pour les faire cancaner de concert et surtout de peur. La belle en profita au passage pour cueillir une jolie plume, toute douce, toute chaude. Et savez-vous ce que la plume se mit à écrire sur la main de la Princesse ?...
Assise sur son balai, les yeux fixés sur le ciel bleu sans nuages, elle pensait à son prince charmant, tant et si bien qu'elle ne maîtrisait plus du tout son mode de transport aérien... La princesse n'était pas une experte en balai magique et celui-ci en profita pour faire quelques loopings endiablés pour mettre un peu d'ambiance dans ce voyage... Adélaïde avait beau s'agripper de toutes ses forces au manche, elle n'arrivait pas à se maintenir en équilibre et se mit à glisser dangereusement au-dessus du vide... Les canards, s'étant aperçus de son problème de conduite, avaient fait demi-tour (le balai avec eux, vers le château) et lorsque le balai taquin fit un dernier looping, la princesse fut précipitée sur le sommet de l'un des quatre donjons, où elle se retrouva, comme par magie, assise sur le parapet, la plume entre les dents. Légèrement commotionnée par son atterrissage forcé, elle reprit peu à peu ses esprits et fit un signe aux canards qui avaient repris leur voyage... Assise sur le parapet du donjon, elle se mit à rêver qu'elle volait avec eux, tandis que la plume qu'elle avait reprise en main, se promenait sur sa paume qu'elle chatouillait en écrivant...
Elle baissa les yeux et lut le message inscrit : "Rendez-vous au donjon de la lune, à midi, mercredi, ne soyez surtout pas en retard, je vous attendrai."
La belle, ne se sentant plus de joie, descendit les marches de la tour, quatre à quatre (elle était très douée) et se précipita vers sa chambrette. Là, elle prépara un baluchon qu'elle noua sur une canne en bois que son père lui avait offert à son dernier anniversaire, s'habilla chaudement, car le donjon était situé dans une forêt bien fraîche, et alla chercher du ravitaillement dans la cuisine. Une fois tous les préparatifs achevés, elle ouvrit la porte du château et s'aventura à l'extérieur...
Le donjon de la lune était bien loin et il lui avait fallu prévoir un peu d'avance. Deux soleils pour y parvenir, et une lune au grand air, voilà qui lui ferait le plus grand bien. Mais alors que la nuit avançait...
__ Ah dis donc, ce donjon dans les joncs où est-il ? lança l'intrépide fille de Roi à un cavalier empanaché qui allait bon train vers le couchant.
__ Ho, tout doux mon fier Nestor, cria-t-il à son cheval bai, un brin surpris par le vol plané au ras du casque. « Suivez-moi, belle princesse, j'y vas de ce pas aussi. »
« Suivons donc » se dit la princesse. « Le gonze n'est pas vilain à regarder, et il me fera la causette. »
__ Alors, jolie damoiselle, pourquoi allez-vous au donjon de la lune ?
La princesse le regarda et lui répondit, les yeux baissés et les joues rosies :
__ J'ai rendez-vous avec mon prince charmant.
__ Un prince charmant ? Mais quel est donc son nom, dites-moi ? lui dit-il en battant des cils...
__ Je n'en sais rien mon bon monsieur, je ne le connais point encore, je ne l'ai jamais vu mais il m'a envoyé un message emplumé... Regardez !
Et elle lui montra le message imprimé sur sa paume.
__ Oh ! Mais c'est vrai alors ! Je le connais bien ce prince, seriez-vous la princesse Adélaïde ?
La princesse le regarda, les yeux écarquillés, et lui dit :
__ Ouiii, c'est moi ! Vous le connaissez ?
__ Mais oui, bien sûr, c'est un ami à moi. Montez derrière moi, je vous emmène au donjon. Il faut faire vite. Il vous attend depuis si longtemps !!...
Adélaïde prit la main du chevalier qui la hissa sur son destrier. Une fois la belle installée sur la selle, le cheval partit au galop vers le donjon...
En chemin, sautant sur son derrière, derrière le cavalier, elle ne sut que faire du balai. « Où pourrais-je le coincer, sans gêner mon gentilhomme ? » Elle s'avisa de le mettre dans le fourreau de la fière épée qui pendait sur la jambe du damoiseau. Elle se rattrapa de justesse à ses épaules avant de faire le tour du destrier par-dessous.
Et c'est à cet instant précis qu'elle les vit, de toutes tailles et de toutes les couleurs, semblant se trémousser sous la lumière vive de l'astre du jour : LES CHAMPIGNONS MAGIQUES !!...
Elle remonta sur la selle du destrier et tapa sur l'épaule de son chevalier servant.
__ Arrêtez-vous ! Il faut que je descende ! Là, regardez ! Je les ai trouvés !
__ Quoi ? Que se passe-t-il ? Qu'avez-vous trouvé ? dit le cavalier en arrêtant son cheval.
Adélaïde descendit en sautant et lorsqu'elle se pencha pour cueillir l'un des champignons, son odeur forte lui monta à la tête et elle tomba, évanouie sur le sol...
Le chevalier s'adressa alors aux champignons :
__ Merci les amis, grâce à vous, la princesse Adélaïde est maintenant à nous ! Nous allons pouvoir l'emmener au donjon.
__ Et notre récompense, seigneur ?
__ Votre récompense ? Vous l'aurez lorsque le roi sera venu chercher sa fille en échange de son château et de toutes ses terres ! Allez donc le mander et lui porter ceci.
Il leur tendit alors la canne et le baluchon de la princesse, comme preuve de son enlèvement et hissa la belle sur son cheval, sur lequel il grimpa également, et partit à bride abattue dans la forêt.
Quelques lieues plus loin, le donjon de la lune apparut derrière les arbres menaçants. Le cavalier s'en approcha, la lourde porte principale s'ouvrit en grinçant et il entra dans la bâtisse. Il avait enfin réussi son coup !... Un rictus se forma sur son visage...
Le balai, quant à lui, gisait inerte à côté d'une ribambelle de champignons douteux. Il ouvrit un oeil, puis l'autre, avant de s'ébrouer vivement, faisant grincer ses poils rêches. Il fronça les sourcils. Où pouvait-il bien être? Quel sot de s'être ainsi endormi alors que sa mission consistait à protéger sa maîtresse. Satanée narcolepsie, elle lui coûterait de le voir transformé en poussière...
Loin d'ici, tandis qu'Adélaïde se retrouvait dans sa position de départ (pleurant aux créneaux d'un obscur donjon humide), les champignons magiques livrèrent les effets de la princesse au roi son père. Son courroux fut effroyable lorsqu’il prit connaissance des impossibles exigences du ravisseur. Quoi ? Son royaume en échange de sa fille ? Et pourquoi pas sa couronne, pendant qu'on y était ? En guise de réponse, on réduisit les champignons dans une poêle chaude, sauf leur chef auquel on épingla une déclaration de guerre en bonne et due forme. Sur ces entrefaits, le balai d'Adélaïde, à moitié décomposé, l'oeil vitreux et la truffe sèche, arriva au palais. Pour le punir de s'être laissé si bonnement prendre à ce piège grossier, on lui rasa la tête et on le chargea de rapporter le champignon épinglé au donjon de la Lune.
Le manche entre les jambes, il parcourut vallées baignées de soleil et bois ensorcelés. Les nuits se voulaient glaciales en ce temps-là et il attrapa un vilain rhume, éternuant à tout va sur son prisonnier champignonesque, dont la moue boudeuse en disait long sur son envie de briser une bonne fois pour toutes cette masse de rigidité qui lui servait de geôlier. Si seulement il avait pu mesurer quelques centimètres de plus...
Petit mais malin, le champignon grognon réussit à extirper de ses spores une espèce de substance confinant au sel et le déposa sur le bout arrière, la queue donc, du balai véloce. Et comment attrape-t-on les pigeons s'il vous plaît, en tout cas dans certaines régions ? En mettant du sel sur leur queue. Et hop, le balai fit un vol en plongée vers la contrée et fut obligé de se poser par un atterrissage violent. Planté, la touffe en l'air, il peinait à reprendre ses esprits. Le champignon quant à lui, projeté à quelques dizaines de mètres de son véhicule volant, gravement mal en point, délirait.
__ Oh, Bazouille ! Me trompe-je, ou sommes-nous en présence d'un champignon hallucinogène ?
__ Je ne sais, Borzaille, mais j'aime pas ces bêtes là, dit le lutin, en écrasant l'épinglé végétal d'un pied rageur.
__ Ben, pourquoi appuyer ainsi sur le champignon ?
__ Parce qu'il nous faut accélérer si nous voulons être dans les temps pour souper au donjon. Récupère donc le message souillé par la chair éclatée et allons rendre visite au balai, il n'a pas bonne mine non plus, le cuistre.
Les deux petits êtres firent quelques entrechats jusqu'au balai.
__ Borzaille, a-t-on jamais vu une époussette chauve?
__ Juste sous nos yeux ahuris, Bazouille...
__ C'est bizarre quand on touche.
__ C'est chaud.
__ Le gougnafier est fiévreux, Borzaille. Observe les cavités rougies de son bois craquelé...
Jouant des coudes auprès des moineaux et autres chandelles tournoyant autour des lamelles de son obscur chapeau, le champignon parvint, quant à lui, à émerger et prit une revigorante goulée d'air. Il parcourut le paysage de ses yeux globuleux et son regard s'arrêta sur le foulard de soie blanche de la princesse. "Y a qu’à s'approprier le doux parfum de la damoiselle pour s'immiscer dans sa cervelle et prendre possession de son inconscient", pensa le champignon à califourchon sur le manche. "Car ché ben vrai cha, la princhèche a été enchorchelée, il faut cacher le chortilège". Le champignon au chapeau un brin délabré était philosophe à ses heures, mais pour celle-là (d'heure), sa mâchoire en guirlande lui faisait chuinter les mots. Il en était là, hélas, quand une chauve-souris, descendue de son perchoir, se planta dans les cheveux de la princesse qui se mit à hurler… « Retirez-moi cette horrible bête qui abîme ma permanente !!...»
Tout le monde sait que le champignon est mignon comme un nain, mais ne possède pas de filet pour attraper une chauve-souris qui mange la permanente d’une princesse. D’ailleurs, celle-ci ne tarderait pas à devenir chauve comme une souris, si cette malotrue continuait son ouvrage. « Qui mange les souris chauves sinon les chats ? » se demanda le champignon toujours philosophe. Mais un philosophe réfléchit et n’agit pas et il fallait aller vite, car on commençait à voir le crâne dénudé de la princesse.
__ Je cherche un chat, dit le champignon.
Le balai quant à lui se retrouvait tout seul comme un idiot. Le champignon, il faut vous le dire, avait soudain été aspiré par la magie des deux lutins qui s'étaient téléportés dans la cellule bien aménagée de la princesse (on connaissait les usages au donjon de la Lune et on traitait Adélaïde avec tout le respect dû à son rang). Bazouille et Borzaille tenaient cet art de la téléportation de leur grand-père. C'était des lutins de première classe et ils avaient facilement envoûté le foulard. Bazouille effraya la chauve-souris en se déguisant en chauve-chat (un autre de ses petits secrets). Borzaille attrapa le champignon défraîchi par le cou et le présenta, toujours épinglé, à la jeune fille.
__ Oh, un champignon magique qui obscurcit la pupille et permet de regarder le soleil en face ! Comme il est mignon ! Je vais le manger ! dit-elle.
__ Je chuis indigeste, tenta de dire le champignon, malheureusement trop tard pour lui.
__ Attention, cette lettre est un message du roi ton père au seigneur du donjon de la Lune.
__ Ah ! Que dit donc cette missive ?
La jeune princesse lut la lettre. Au fil de sa lecture, la pâleur de son doux visage s'accentua.
__ Ciel, mais messire mon père veut déclarer la guerre au Seigneur du donjon !
__ Pourquoi cette réaction, damoiselle ? intervint Bazouille qui ne l'entendait pas de cette oreille. Tu en pinces pour Monseigneur ?
__ Comment le pourrais-je, lui répondit l'ingénue. Je ne le connais pas !
__ Forcément, ça n'aide pas au partage des sentiments, ajouta Borzaille.
__ Et si nous mangions, Damoiselle ? proposa Bazouille.
__ Co... comment ! Est-ce vraiment là l'essentiel... en ce moment... maintenant - Oh là, hop, ce message n'est point pour vous, belle prisonnière, dit lutin Borzaille.
__ Oh là, houp, allons le donner à not' maître bien aimé, il en fera bon usage, dit lutin Bazouille.
__ Nous eussions aimé avoir un peu d'huile et une poêle, pour faire revenir ce champignon appétissant, murmura Adélaïde.
__ Nous allons de ce pas porter le pet au sommet, et ramener poêle et oléolat pour votre plaisir, douce princesse.
Ils disparurent sous la porte, sans faire de bruit. Une grimace de contentement déforma la jolie joue de la jeune fille. Peut-être son plan marcherait-il...
La princesse attendit ainsi un sacré bon moment. Elle s'endormit même, le dos scotché contre la paroi lisse et luisante de sa prison. Ses rêves la menèrent sur un cheval blanc, lancé au triple galop, dans une forêt enchantée peuplée d'êtres étranges et bienveillants. Elle croisa ainsi une licorne, que le cheval blanc se chargea bientôt de faire déguerpir à coups de naseaux jalousement agressifs, un elfe aussi mince qu'un fil d'or tendu à rompre et deux lutins aux yeux démoniaques... (démoniaques ? Hé ! J'ai dit que c'était une forêt enchantée. Sacrebleu ! Ils vont nous rendre dingues avec leur manie de toujours vouloir nous foutre les chocottes! Même dans les rêves. Y a plus d'saisons !).
Adélaïde croisa les bras, vexée et ne vit pas l'énorme branche qui descendait nonchalamment à la hauteur de son visage. Lancée au triple galop, elle fit un double, que dis-je, un triple salto arrière, pour retomber sur le... ventre. Ce qui la fit rebondir dans sa cellule et reprendre ses esprits. "Oui, tron de nom", s'employa-t-elle à penser, "c'est cela même, il faut que je reprenne possession de mes... de leurs esprits..." Elle en était là, lorsque la porte de sa geôle s'ouvrit à grand fracas...
Elle alla s'écraser contre le mur de pierres. Un homme, un monstre, une abomination apparut. Adélaïde poussa un cri. Les deux mains appliquées sur son visage, elle cacha ses grands yeux noisette.
__ Ah sacré nom dediou ! Vous voilà donc en ma demeure, princesse. Je me languissais de vous voir. L'attente fut interminable mais sacré nom dediou, elle valait la peine d'être interminable. Mes deux fidèles et non moins grotesques lutins m'ont prévenu de votre visite. Toc, toc badaboum, me voilà donc devant vous, en chair et en os, oserais-je dire bientôt en noce, je ne sais mais, grand dieu, je le souhaite, je le rêve, je vous le demande. Je vous écoute, quand donc pourrons-nous souhaiter de votre part une réponse que je pressens positive et enthousiaste ?
La princesse resta autant interdite que dubitative.
__ Je n'entends mot ma mie ! Vous aurais-je donc à ce point troublée, ma belle ?
__ Il me faut d'abord une petite collation, monsieur. Je croyais que l'on m'apportait de l'huile et une poêle, pour frire ce champignon. J’avions une grosse faim. Je pourrai ensuite donner suite à votre attente", susurra Princesse.
En fait, Adélaïde tremblait de toutes ses vertèbres, dans un frisson profond intérieur. L'extérieur était souriant et badin.
__ A qui ai-je l'honneur ? s'enquit-elle.
__ Calamandran, pour te servir fillette !" tonna le joyeux drille. Vite, qu'on aille chercher ingrédients et ustensiles. Qu'on allume de grands feux ! Qu'on réveille trouvères, acrobates et dresseurs de golems ! Qu'on dépèce une licorne, qu'on dépiaute un oliphant! Faites revenir oignons et échalotes, écalez les oeufs, épluchez les bananes, décortiquez les crevettes, pelez les patates, écossez les pois, qu'on mette les tonneaux en perce ! Sonnez trompettes, battez tambours, accordez vos violons ! Que l'on brique mon armure, qu'on fasse briller mes armes !
__ Mais nous ne sommes que deux... gémirent les deux gnomes.
__ Rien n'est trop beau pour ma promise ! Allez, ou je vous fais subir les derniers outrages, sacré nom dediou !
Les deux farfadets s'enfuirent, l'air accablé. Adélaïde reprit :
__ Vous vous donnez bien du mal, pour un malheureux champignon. Et puis, je n'ai pas répondu à vos sollicitations : non seulement je suis promise au soleil, mais en plus mon père n'agrée pas vos méthodes : voyez la teneur de ce message. Juste un peu de gras et un ustensile, vous prie-je.
En disant ces mots, Adélaïde, pinça doucement son petit nez comme pour en chasser une poussière, en fait pour fermer la porte aux effluves peu dignes de son rang.
__ C'est juste ! couina le Sieur. Et à ces mots, les barreaux de la lucarne, épais comme des bras musclés, en frémirent de la vigueur du prononcé. « Qu'on exauce, qu'on fasse la sauce, qu'on ne se gausse point. Et illico ! Mais avant, tu vas de ta bouche vermeille me conter le contenu du message. »
La princesse s’exécuta.
__ Mon père, le Roi, vous fait dire que "Que nenni, point de royaume en échange de l'enlèvement de ma petiote. La guerre impitoyable est déclarée contre votre Principauté de coups fourrés et de loups-cerviers. Et..."
__Assez ! fit savoir l'hôte, suffisamment fort pour qu'on l'entende jusqu'aux sommets des monts alentours. « Vous avez ce que vous vouliez, à vous de frire. Je reviens dans deux heures. »
Il dit, il partit, elle rit.
__ Ce champignon me convient fort peu, pensa la belle. J'eusse préféré une île de riz complet arrosée d'une chaude soupe aux orties. Plus il est de riz, moins il est de fous. L'adage ici serait à respecter, j'en serais moins déconfite.
Mais le misérable champignon à l'apparence bien vilaine gardait en ses entrailles un soupçon de magie, une étincelle, risible, mais tellement puissante... Un seul contact d'une milligoutte d'huile d'olive aurait suffi à changer le grotesque château du sieur Calamandran en minuscule crapaud baveux... Mais son futur usage saurait le rendre beaucoup plus utile à une certaine personne...
Oui, car quand Adélaïde jeta dans l'huile bien chaude les miettes du myco-narcotique, de grandes flammes bleues, roses, oranges, vertes, illuminèrent la pièce. La Princesse, qui connaissait le secret des miettes, attendait ce moment depuis longtemps, sans doute depuis toujours. Un jour, elle devait avoir cinq ans (en ce temps-là, madame, on était en avance, oh oui), jouant à chat perché avec l’un de ses balais préférés, elle tomba sur une boîte haut cachée, poussiéreuse et cabossée. Ses petits doigts réussirent à trouver une prise sous le couvercle, qui s'ouvrit d'un coup, dans un concert de plaintes et de grincements, typiques des coffrets avides de se débarrasser de secrets séculaires et compromettants, entassés à la hâte. Et déjà, une lumière bleue, qui vira au rose, puis à l'orange pour finir dans le vert, jaillit du fond huileux du récipient.
__ Arch, ouh, babaouh, croucrou, bignou et caoutchouc, fit la fumée multicolore.
Adélaïde traduisit aussitôt par : « Quand tu seras bien embêtée, quand tout se dérobera sous tes pas, fais appel à ma puissance, en faisant revenir dans de l'huile bien chaude, frémissante, mais pas trop, un champignon fumigène, de la famille des hallucigégènes, tout en prononçant entre tes dents la formule « Arch, ouh, babaouh, croucrou, bignou et caoutchouc », et tu seras exaucée. »
Il était temps, enfin, de tester cette force de feu d'artifice.
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